Saturne a un second polygone : Hubble découvre un décagone à son pôle sud
Depuis quarante-cinq ans, l’hexagone du pôle nord de Saturne passait pour une curiosité unique dans le Système solaire. Il vient de perdre son exclusivité. Une équipe internationale annonce avoir identifié, au pôle sud de la planète, une gigantesque onde atmosphérique à dix côtés — un décagone. Publiée le 2 septembre 2026 dans Science Advances, la découverte a été menée par Agustín Sánchez-Lavega, de l’université du Pays basque à Bilbao, à partir d’images du télescope spatial Hubble. Et elle a commencé par une observation d’astronomes amateurs.
Une structure à l’échelle de la planète
Les chiffres donnent le vertige. Le décagone mesure environ 168 000 kilomètres de diamètre, avec des côtés d’à peu près 17 000 kilomètres chacun. Autrement dit, une douzaine de Terres tiendraient bout à bout dans la structure. Il est centré autour de 63 degrés de latitude sud et chevauche un courant-jet circumpolaire particulièrement rapide.
Attention toutefois à ce que ces chiffres ne suggèrent pas : il ne s’agit ni d’un objet solide, ni d’un contour tracé net dans les nuages. C’est une vaste onde serpentant dans une atmosphère en mouvement permanent, et ses dimensions doivent se lire comme des ordres de grandeur.
Détail remarquable relevé par l’équipe : le motif n’apparaît pas exactement à la même position selon les longueurs d’onde observées par Hubble. Ce décalage signifie que la structure traverse plusieurs couches de l’atmosphère saturnienne. Ce n’est donc pas un dessin plaqué en surface, mais un système météorologique en trois dimensions, à une échelle qui dépasse l’entendement.
Des amateurs à l’origine de la découverte
L’histoire mérite d’être racontée, car elle commence loin des grands observatoires. En 2024, Sánchez-Lavega et deux astronomes amateurs, Trevor Barry et Jean-Paul Oger, remarquent une bande ondulée discrète près du pôle sud de Saturne. Rien de spectaculaire, mais assez intrigant pour justifier un suivi.
Les observations depuis le sol menées en 2025 renforcent l’hypothèse : la structure s’organise en décagone. L’équipe se tourne alors vers Hubble, dont la position au-dessus de l’atmosphère terrestre permet de saisir des images nettes sur des rotations complètes de la planète, sans le flou que subissent les instruments au sol. Les images décisives datent du 29 août 2025.
Une question s’impose : pourquoi n’avoir rien vu plus tôt ? La réponse tient à la géométrie. Le pôle sud de Saturne est longtemps resté difficile à observer depuis la Terre ; c’est l’inclinaison saisonnière de la planète qui l’a progressivement ramené dans notre champ de vision.
Le jumeau imparfait de l’hexagone
La comparaison avec l’hexagone du nord s’impose, mais elle a ses limites — et c’est justement ce qui rend la découverte intéressante.
L’hexagone nord a été repéré par les sondes Voyager en 1980 et 1981, puis cartographié en détail par la mission Cassini. Sa caractéristique la plus frappante est sa stabilité : il figure dans toutes les observations depuis plus de quarante ans.
Le décagone sud, lui, se comporte différemment. Les images de Cassini ne montrent aucune structure comparable et durable à cet endroit, et les données de Hubble suggèrent que l’onde à dix côtés ne s’est formée que récemment — et qu’elle continue de se renforcer.
« Le plus intrigant, c’est que cette structure semble s’être formée récemment », relève Amy Simon, du centre Goddard de la NASA et responsable du programme OPAL, qui s’interroge sur les raisons d’une apparition aussi soudaine.
Ce que ça change pour la compréhension des géantes gazeuses
Pour Sánchez-Lavega, la portée du résultat dépasse Saturne : « Cette découverte suggère que l’hexagone n’est pas aussi extraordinaire qu’on le pensait. » Si une même planète peut faire naître un hexagone au nord et un décagone au sud, alors ces motifs polygonaux ne sont pas des accidents exceptionnels, mais probablement une propriété assez générale des courants-jets rapides sur les planètes en rotation rapide.
Les chercheurs disposent désormais d’une expérience naturelle idéale : un pôle porte un hexagone remarquablement stable, l’autre un décagone récent et évolutif. Comparer les deux devrait aider à comprendre pourquoi les vents violents s’organisent en figures géométriques, et ce qui permet à certaines de persister pendant des décennies.
Michael Wong, coauteur à l’université de Californie à Berkeley, souligne la nature du travail accompli : « Beaucoup de nos découvertes reposent sur des années de données, pas sur une observation. »
La suite du programme
L’enquête ne fait que commencer. Hubble devait de toute façon réobserver Saturne courant septembre 2026 — l’occasion de vérifier si le décagone continue de se structurer. L’équipe prévoit également de solliciter le télescope spatial James-Webb, dont la vision infrarouge permettrait de sonder la structure verticale de l’onde, son profil de température et sa composition, des informations hors de portée des instruments optiques de Hubble.
Des simulations numériques doivent enfin tester les mécanismes de formation envisagés, dont l’hypothèse d’une perturbation provoquée par une tempête voisine.
Bonne nouvelle pour les observateurs : Saturne atteint son opposition le 4 octobre. Le décagone, lui, reste hors de portée des instruments d’amateur — mais les anneaux, eux, sont bien là.

